Ame du Kyudo (L') par Hiroshi Hirata - 1969
1 volume (édition terminée) - Akata/Delcourt
1 volume (édition terminée) - Magazine Five
Sens de lecture japonais - 148x210 mm - 19,90€
Pas de planning
Couverture française

Donnez votre avis

En 1606 à Kyoto, au temple Senjûsangen-Dô, un samouraï s'essaye à un difficile exercice : faire passer ses flèches de l'autre côté de l'auvent, soit 120 mètres plus loin, sans toucher ni le toit ni le plancher. 51 flèches, voilà son record. Un record qui va exciter l'esprit de compétition d'autres samouraïs, souhaitant améliorer l'exploit. Petit à petit, l'épreuve du tôshiya va générer une frénésie sans limite, jusqu'à atteindre le jeune Kanza, samouraï de basse condition qui voit son père mourir sous ses yeux, transpercé par une flèche perdue...

L'âme du Kyudo est un manga de Hiroshi Hirata, qu'Akata/Delcourt nous avait déjà permis de découvrir avec Satsuma, l'honneur de ses samouraïs et Zatoishi. Ici, c'est face à un gros volume de plus de 450 pages que l'on se retrouve, paru au Japon entre 1969 et 1970. Et évidemment, cela parle de samouraï puisqu'il s'agit de la spécialité de Hirata.

Il n'est pas question ici de grandes batailles sanglantes où le sabre découpe à tout va. Hirata s'intéresse plutôt au kyudo, l'art du tir à l'arc traditionnel, et plus précisément à l'épreuve du tôshiya. Créée en 1606, elle avait pour principe de faire passer le plus grand nombre possible de flèches sous l'auvent d'un temple long de 120 mètres. Un défi aussi bien mental que physique, aussi redouté que rêvé par les meilleurs kyudoka de l'époque. Nombreux furent ceux qui tentèrent l'expérience mais très vite, l'épreuve perdit sa valeur d'exploit sportif pour se retrouver pervertie par le mauvais côté des hommes.
En effet, ce qui n'était qu'un défi personnel d'un kyudoka voulant mesurer l'étendue de ses compétences devint petit à petit une course au prestige de la part de seigneurs de fiefs prêts à tout pour ravir le titre de "Premier sous le ciel". Sous couvert de préserver l'honneur de son fief, le seigneur ne reculait alors devant rien pour obtenir cette gloire éphémère. N'hésitant pas à appauvrir sa population, obligée de payer de lourdes taxes pour financer l'organisation de l'épreuve tant convoitée. Ou à projeter des meurtres, ourdir des complots pour empêcher le voisin de réussir.

On est en effet bien loin ici du noble idéal des samouraïs que l'on se plaît à nous montrer habituellement. Hirata n'hésite pas à illustrer sans complaisance l'envie de pouvoir et de gloire de ces seigneurs arrogants, ne jurant qu'après un record sans aucune valeur, poussant leurs samouraïs au delà des limites de l'absurde, ceux-ci étant prêts à tout pour retrouver leur place.
En effet, nous sommes au 17ème siècle, le pays ne connaît plus de guerre et ces hommes d'arme voient leur valeur remise en question, n'ayant plus de champ de bataille pour prouver leurs compétences et leur courage. Ne leur reste alors que cet honneur à préserver, souvent au prix de leur vie, malgré toute l'absurdité d'un seppuku juste pour ne pas avoir réussi à battre un précédent record du tôshiya.

Car c'est la mort bien souvent qui attend le participant malheureux et nombreux sont les seigneurs à perdre de valeureux vassaux pour quelques flèches manquées. La conquête du tôshiya prend alors le poids de toute une vie qui doit lui être totalement consacrée pour avoir peut-être un jour la chance de réussir à ravir le titre de "Premier sous le ciel".
C'est une course sans but et grotesque qui s'engage alors, sans fin puisque le record est constamment remis en jeu par des seigneurs bien plus attirés par l'envie de briller que par le bien-être de leur population. L'hypocrisie, la jalousie, la mise en avant du système injuste des classes des samouraïs qui ne tient pas compte de la compétence réelle des gens n'en sont alors que plus ravivées.

Ainsi, le jeune Kanza, pour fuir un avenir morose de bushi de basse condition, voit dans le tôshiya un moyen de s'élever. Mais il ne sait pas encore les énormes sacrifices auxquels il devra consentir pour avoir une chance d'atteindre son but. L'entraînement qu'il doit suivre est à la limite du supportable et il lui faudra des années pour toucher son objectif du doigt, tout en se rendant compte finalement de toute l'absurdité de la chose. Le jeune garçon est alors devenu un homme imperturbable quelque soient les douloureuses épreuves auxquelles il est confronté, tout son être s'étant définitivement donné au tôshiya. Mais battre un record, quel qu'il soit, mérite-t-il tout cela, ce prix à payer, tant de sang versé, tant de vies ruinées, tant de destins brisés ?

Au premier abord, on peut se demander comment un manga sur un tel sujet pourrait paraître passionnant. Le tir à l'arc n'est déjà pas en soi bien spectaculaire et si l'exploit que représente le tôshiya est évident - pour avoir moi-même déjà tiré à 70m avec un arc autrement plus moderne et un environnement bien plus facile, j'imagine la difficulté de la chose - sa mise en scène n'aurait a priori rien de palpitant. Pourtant, Hirata parvient à en faire une illustration très prenante.
Déjà de par son travail graphique, particulièrement impressionnant. Le trait fait penser à celui de Kojima dans Lone wolf and cub, par ces samouraïs imposants, ces décors détaillés, ces visages expressifs et réalistes, ces recherches visuelles, alternant dessin à la plume et au pinceau. Le tout est dynamique, lisible et fluide, d'une très grande beauté tout en dégageant une grande force, parfois tranquille parfois plus rageuse.
La narration est rythmée même quand les personnages ne font que parler - ils parlent beaucoup mais intensément - empêchant tout ennui, nous plongeant sans relâche dans le quotidien de ces kyudoka prêts à tout pour réussir un exploit pourtant inutile.
Il y a beaucoup de personnages, de clans en présence, pourtant on ne s'y perd jamais, sachant toujours pertinemment quels sont les enjeux, Hirata parvenant à faire passer petit à petit toute l'absurdité du concours en même temps que le jeune Kanza en prend conscience.
C'est d'ailleurs son parcours qui nous sert de fil rouge, nous permettant de mieux comprendre l'époque, le contexte, et finalement à quel point tous ne sont que des êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts, démystifiant de par la même ces valeureux samouraïs qui ne se révèlent être que de simples pantins. Le combat contre lui-même et contre l'infini qui attend alors Kanza semble perdu d'avance quelqu'en soit l'issue puisqu'il ne débouchera finalement sur rien, qu'il réussisse ou non.
D'un côté, Hirata parvient ainsi à retranscrire la puissance que dégagent certains kyudoka, repoussant sans cesse leurs limites, réussissant des exploits inédits et en même temps, l'absurdité absolue de leurs actes, de la finalité du tôshiya n'en apparaît que plus grande encore. Pourquoi aguerrir et endurcir sa chair et son esprit pour un titre sans enjeu qui peut pourtant faire perdre la vie pour une flèche ?

A noter que L'âme du Kyudo a été sélectionné pour le prix du patrimoine du festival d'Angoulême 2008.

Droits images et couvertures: © Hiroshi Hirata 2006 - publié au Japon par Magazine Five, Tokyo


- un trait détaillé et travaillé, très beau et expressif
- une narration rythmée et intense, qu'il y ait de l'action ou du discours
- une plongée dans une partie de l'histoire du Japon, nous révélant toute l'absurdité d'hommes recherchant la gloire au mépris de tout, sous couvert de préserver leur honneur
- un récit très complet, sur plus de 400 pages et pourtant impossible à lâcher, nous faisant suivre le destin de samouraïs face à l'infini, face à eux-mêmes

Au final, pas besoin d'être calé en histoire du Japon pour pleinement profiter de L'âme de Kyudo car l'auteur nous procure toutes les clés pour comprendre les choix de chacun, nous proposant un récit extrêmement complet et riche, sans fioriture ni oubli. Son trait expressif et énergique, sa narration fluide et accrocheuse font de ce gekiga une intense plongée au coeur d'une société complexe et dense, côtoyant des hommes imposants et pourtant si humains.


Nombre de volumes lus: 1 au 21-12-2007
Retour liste manga
Langage SMS, injures, allusions aux scans interdits. Merci également de développer un minimum votre avis.
Tout avis posté sera vérifié avant d'être validé et d'apparaître ci-dessus.
Nom: Email:
Votre avis général :
Aucun
Votre avis sur ce manga?
Afin de confirmer que vous êtes une vraie personne merci de recopier les lettres que vous voyez ci-dessous
Recopiez le code   
Retour liste manga