Très cher frère par Riyoko Ikeda - 1975
1 volume (édition terminée) - Asuka
2 volumes (édition terminée) - Fairbell
Sens de lecture japonais - 150x210 mm - 17,95€
Pas de planning
Couvertures japonaises Couverture française

Donnez votre avis

La jeune Nanako Misonoo vient d'intégrer la prestigieuse école pour filles Seiran. Elle qui ne demande qu'à suivre une scolarité classique, qu'elle raconte dans des lettres envoyées à Takehiko Henmi, un étudiant qu'elle considère comme son frère, se retrouve embarquée dans l'élitiste Fraternité pourtant réservée aux élèves les plus belles et fortunées. Elle va alors faire la rencontre de l'élégante mais impitoyable Fukiko Ichinomiya, de la charismatique Rei Asaka surnommée Saint-Just et semblant cacher de bien lourds secrets ou encore de la sportive et énergique Kaoru Orihara. Dans un monde où machinations et complots sont le lot quotidien des plus ambitieuses, comment la naïve jeune fille va-t-elle parvenir à éviter de se faire dévorer ?

Sorti au Japon durant les années 70, Très cher frère est un manga de Riyoko Ikeda, shôjo mangaka connue en France notamment pour La rose de Versailles parue voilà quelques années chez Kana en trois gros tomes, disons même pavés. Asuka reste donc cohérent en nous proposant le même format pour son volume unique de plus de 460 pages de la saga lycéenne d'Ikeda.
Si j'ai vu et revu Lady Oscar aussi bien à la TV qu'en DVD, je n'ai jamais suivi la version animée de Très cher frère, proposée durant quelques épisodes sur TF1 dans une version censurée ayant apparemment quelques soucis avec les relations ambigues des lycéennes ou l'ambiance pas très bisounours de leurs chères études. Je me suis donc lancé dans la lecture en n'ayant qu'une très vague idée de l'histoire ou des personnages, ce qui ne m'a finalement pas empêchée de vite me plonger dans l'intrigue, Ikeda ayant un talent certain de mise en scène. Une mise en scène très théâtrale, à croire que tout était fait pour permettre une adaptation par la troupe Takarazuka, avec ses excès, ses exagérations, ses bouleversements. Dans Très cher frère, on ne pleure pas, on sanglote, on ne gémit pas, on hurle, on ne se plaint pas, on explose, on pète un plomb. Et des sanglots, des hurlements, des pétages de plomb, il y a de quoi en avoir à l'école pour jeunes filles Seiran, à côté de quoi Dallas et son univers impitoyable ressemblent à un club Med pour octogénaires paraplégiques.

L'école Seiran, c'est là que débarque la jeune et naïve Nanako, classique blondinette qui ne sait pas où elle met ses petits pieds, n'ayant rien à envier à ses cousines Georgie et autres Candy pour tout ce qui concerne les crasses et autres coups vicieux qu'elle va subir, sa candeur, sa gentillesse, son côté enfantin semblant plus pousser les autres à la malmener qu'à la dorloter. Surtout à partir du moment où elle entre, sans avoir rien demandé, dans la prestigieuse Fraternité qui fait tant rêver ses camarades.
Mais petit à petit, la jeune ingénue qui aime tout le monde et ne veut se faire que des amies va comprendre la noirceur du monde dans lequel elle est entrée en franchissant les portes de la Fraternité. Elle qui ne doutait jamais des autres, ouverte, entière, ne pensant jamais à mal découvre d'un coup que ses camarades jouent plutôt un jeu de dupes, de manipulations, cachant leur vrai visage derrière de grands sourires et de belles dentelles. Sa candeur se heurte d'un coup à une réalité froide et cruelle qu'elle n'imaginait pas et elle ne comprend d'ailleurs pas pourquoi elle en devient la cible, elle qui n'a jamais souhaité se mettre en avant ni cherché le moindre mal à qui que ce soit, découvrant alors le sens du mot injustice dans un monde à l'apparence si idyllique. Elle qu'on découvre au départ comme la tendre fillette souriante perd son son innocence quand les intentions des unes et des autres lui sont révélées petit à petit, l'obligeant à grandir et évoluer, lui faisant ressortir sa force qui ne pourra que l'aider à faire face sans se démonter, empêchant alors que les sales coups lui assombrissent le cœur et la transfoment en pimbèche comme tant d'autres avant elle.

Mais pourquoi tant de haine, de conflits ? Toutes sont en quête d'amour, prêtes à donner leur cœur à qui voudra les protéger et les aimer pour ce qu'elles sont mais chacune ne rêve que d'un autre au final inaccessible qui ne sait répondre à leurs attentes, transformant leur premier émoi en un sentiment vide et sans écho, apportant plus de solitude, d'aigreur et de haine que de sérénité et de joie. Qu'il s'agisse d'amour passionné pour une de leurs charimastiques camarades, ou d'amour fraternel dans des familles déchirées, éclatées où l'adultère et la tromperie semblent monnaie courante.
Nanako est la seule dans ce jeu aux règles biaisées à montrer d'office son vrai visage, sans savoir que ce choix qui lui semble si évident ne lui apportera bien souvent qu'un retour violent de la part de ses camarades jalouses d'une telle force de caractère et préférant alors la présenter comme une fille sans éducation et sans manière, alors qu'elle est tout simplement libre et ne juge personne... Fort heureusement, si bon nombre de ses chères copines n'hésiteraient pas deux minutes à la piétiner en lui arrachant les yeux et les ongles si cela pouvait servir leur intérêt, leur besoin de gloire et d'admiration, Nanako peut tout de même compter sur le soutien, pas toujours très stable mais au moins possible, de Saint-Just et Kaoru, jouant selon leurs propres règles, du moins à leurs yeux même si leurs actes reflètent l'influence de La Fraternité. La jeune fille en apparaît d'autant plus touchante quand elle montre son cœur à nu face à Saint-Just, sans bouclier, sans protection, prêt à se briser au moindre choc. Tout comme la voir rentrer dans le lard des chouineuses hypocrites de la Fraternité s'avère être un moment particulièrement jouissif...

Fukiko Ichinomiya, à la tête de cette fameuse Fraternité, est le symbole même de la décadence de cette dernière. Incapable d'exister par elle-même mais uniquement au travers du regard d'envie et d'admiration des autres, elle ne vit qu'en s'appuyant sur sa fierté et son prétendu honneur dû à son rang, incapable de se remettre en question et d'accepter qu'autrui puisse réfléchir et ne pas penser comme elle. Elle le dit elle-même sans honte, elle ne supporte que le suivisme et les gens obéissants. Se pensant faible, elle casse ceux qui pourraient avoir l'audace de lui résister, ne parvenant à se valoriser qu'en écrasant toute rébellion sur son passage.
Mais la mégère si facilement haïssable n'est finalement qu'une pauvre âme pitoyable, malheureuse et effroyablement seule, incapable d'aimer car cela l'obligerait à faire baisser ses défenses et à avancer à découvert, à être vulnérable. Elle est incapable d'être véritablement heureuse et ne sème alors en réponse que la désolation, la honte et le désarroi sur son passage. Une manière comme une autre de montrer son pouvoir, de montrer qu'elle existe...

De son côté, Saint-Just ressemble sur certains points à la jeune Nanako alors que tout semble les opposer : l'une si belle, grande, fière, au port altier, faisant l'admiration de toutes, ne trahissant aucune émotion, semblant n'avoir peur de rien, l'autre frêle et fragile, un peu pleurnicheuse. Mais toutes deux sont des candides, incapables de cacher leur cœur à celui/celle qu'elles aiment, prêtes alors à lui révéler toutes leurs faiblesses, toutes leurs failles...
Mais cet amour, rares sont les élèves de Seiran à savoir l'exprimer, aucune ne sait quelle forme lui donner, toutes restent dans l'excès, tout ou rien, incapables d'y trouver un équilibre salutaire, n'y associant alors que destruction et passion dévorante. Derrière sa carapace en fait très fine et fragile, Saint-Just n'est d'ailleurs souvent qu'à deux doigts de l'effondrement, feignant la distance et le désintérêt pour sa propre personne pour mieux cacher qu'elle peut s'écrouler au moindre coup de vent. Là où Fukiko ne tient que par sa fierté, son orgueil, qu'est-ce qui fait donc tenir Saint-Just, si ce n'est l'attitude de cette dernière, cet amour-haine qui lui donne la sensation d'exister, en tout cas la force de survivre, un peu mais d'une manière si fragile...
Nanako, elle, est dotée d'une très grande empathie lui permettant de lire le cœur blessé de son entourage, en ayant souvent du mal à imaginer la méchanceté qui peut aussi y prendre racine. Ses larmes coulent en fait en écho à celles que les autres filles meurtries ne parviennent pas à verser, par fierté ou par peur d'être abandonnées. Nanako devient alors un révélateur des douleurs d'autrui, ce qui n'est pas apprécié puisqu'elle met en lumière un problème sous-jacent qu'il faudrait plutôt garder caché, entraînant alors une réponse haineuse. Mais elle oblige à l'évolution, au changement. A l'autre de voir alors s'il peut supporter son propre reflet dans les eux sincères de Nanako ou pas...

Ikeda parvient en quelques pages à nous plonger dans une ambiance assez sombre, où l'on sent les yeux moqueurs et les malices prêtes à surgir à chaque case. Si elle joue l'excès et l'exagération, notamment dans les poses de statues grecques que prennent ses personnages, elle n'en glisse pas moins beaucoup de subtilité en arrière-propos, derrière les grandes phrases des aînées de la Fraternité ou le regard goguenard d'une Saint-Just masquant ses douleurs et sa tristesse derrière un masque de beauté froide inaccessible.
La narration est souvent éclatée, s'affranchissant des cases, jouant des accessoires, arrosant les pages de milles fleurs et d'étoiles, sans pour autant perdre en lisibilité, donnant au contraire beaucoup de richesse graphique et d'énergie. Dans une scène parfois très sombre, il n'est pas rare qu'elle glisse d'un coup dans le burlesque, avec une sorte de SD, des caricatures, accentuant alors un effet comique d'autant plus drôle qu'il prend à contrepied, comme le faisait régulièrement Tezuka. Cet équilibre tension-grotesque permet ainsi d'alléger un récit sinon très plombant tout en rendant les personnages plus attachants.

Pendant tout le manga, la vie et la mort, l'amour et la haine, la joie et la tristesse, la beauté des visages et la noirceur des cœurs se sont partagés la vedette, dansant une valse endiablée. Et à la fin ? La mort gagnera toujours quoi que l'on fasse, quelque soit l'amour que l'on porte mais si la vie a réussi entretemps à s'exprimer et à exister, alors tout cela n'aura pas été vain... C'est une œuvre profondément tragique, évitant néanmoins toute lourdeur dépressive par le talent de narration de l'auteur, sachant alterner coups durs et petits éclats de douceur. C'est ainsi une œuvre également très lumineuse de par la vie qu'elle déploie, même s'il s'agit de vies brisées, malmenées, brillant d'autant plus fort qu'elles peuvent vite s'éteindre.

Si Très cher frère date des années 70, son propos reste très actuel et très féminin, assez adulte également, que ce soit par son ambiance assez noire, froide, les turpitudes et tourments de ses personnages, les épreuves qu'ils, et surtout elles, doivent traverser. Si ce n'est par la narration très exagérée, théâtrale qu'on trouve peut-être moins dans les shôjo actuels, et les quelques pantalons à pattes d'eph ici et là - fort heureusement, on évite les fanfreluches baba cool disco qu'on trouve par exemple à foison dans un Croque-Pockle d'Igarashi - cette œuvre n'a rien de daté et ne sent aucunement le renfermé et la naphtaline, ayant d'ailleurs sans doute fortement influencé toute une génération de mangaka actuelles.

Droits images et couvertures: © Riyoko Ikeda 2006 - publié au Japon par Fairbell Inc., Tokyo


- un dessin maîtrisé, élégant, adapté, jouant sur tous les codes du shôjo avec pas mal de classe sans paraître daté
- des personnages complexes et passionnants, jamais complètement bons ou mauvais, pleins de failles et de peurs à dépasser
- une histoire sombre et pleine de surprises qui sait faire monter la pression tout en ne plombant pas l'ambiance
- un rythme soutenu
- surtout au début, il y a un côté très exagéré dans les réactions qui peut faire décrocher
- même si en comparaison du nombre de pages et du format, cela reste raisonnable, le prix peut bloquer

Très cher frère, œuvre tragique et lumineuse, nous plonge dans les affres du quotidien de la jeune Nanako, face aux manipulations d'une Fraternité orgueilleuse et au charme enivrant de la belle et mystérieuse Saint-Just. Trahisons, complots, manipulations, tromperies, rien ne lui, et ne nous, sera épargné dans cette quête initiatique au cœur des tourments humains.


Nombre de volumes lus: 1 au 11-10-2009
Retour liste manga
Langage SMS, injures, allusions aux scans interdits. Merci également de développer un minimum votre avis.
Tout avis posté sera vérifié avant d'être validé et d'apparaître ci-dessus.
Nom: Email:
Votre avis général :
Aucun
Votre avis sur ce manga?
Afin de confirmer que vous êtes une vraie personne merci de recopier les lettres que vous voyez ci-dessous
Recopiez le code   
Retour liste manga